Benjamin Bernheim :
"La voix de ténor est très ingrate, elle n'existe pas dans la nature"

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Nommé « Artiste Lyrique de l’année » aux Victoires de la Musique en 2020 et invité par les plus grandes maisons d'opéra au cours des dernières saisons, Benjamin Bernheim fait partie de la nouvelle génération de ténors. Avec un grand respect pour son art et une bonne dose d’humour, il nous explique le fonctionnement de la voix de ténor.

France Musique : Pourquoi êtes-vous devenu chanteur ?

J'ai choisi d'être chanteur lyrique en voyant l'effet qu'avait ma voix sur le visage des gens qui m'écoutaient. Ils prenaient un air impressionné lorsque je chantais, je me suis dit que ma voix devait avoir quelque chose. Mais moi, je la détestais.

Comment fonctionne la voix de ténor ?

Il y a des ténors avec des voix de trompette, de violoncelle, etc. Moi, je suis un ténor trompette : ma voix porte, elle claironne. La voix de ténor est très ingrate car elle n'existe pas dans la nature. Elle est en partie composée d’une voix naturelle, celle qui va du bas jusqu'aux deux tiers, et d’une voix fabriquée. Il m’a fallu plusieurs années pour découvrir et construire ma voix de ténor. Quand j'étais jeune chanteur, je n'avais accès qu’à la moitié de mes capacités vocales. Avec le temps, j’ai développé ma tessiture, demi-ton par demi-ton.

Avec la voix naturelle, il arrive un moment où on atteint une sorte de plafond. Au-delà, il y a un passage vers la voix fabriquée, qui est un mélange de voix de poitrine et de voix de tête. Ce passage, on peut l’entendre : cela fait comme un petit clic et métaphoriquement, c’est comme changer de rail.

La voix mixte est un savant mélange de voix de poitrine et de voix de tête. L’enjeu pour un ténor est de réussir à mettre dans la voix de tête un tout petit peu de voix de poitrine pour lui donner une sorte de “saveur”, ce que l’on peut entendre dans l’air de Des Grieux, dans Manon, de Jules Massenet

Enfin, cette voix fabriquée va nous permettre d'aller jusqu'aux aigus et de pouvoir passer les grands orchestres.

Quel est le répertoire des ténors ?

Parmi les rôles pour ténors les plus connus, on peut citer La Bohème de Giacomo Puccini, le personnage d’Alfredo dans La Traviata de Giuseppe Verdi, ou encore celui du Duc de Mantoue dans Rigoletto, autre opéra de Verdi que le ténor italien Luciano Pavarotti a rendu très célèbre. C'est un métier qui peut être difficile et en même temps, d'une richesse et d'une chance incommensurable.

Est-ce que vous pouvez produire des sons inattendus avec votre voix ?

Lorsque le débit de l’air qui passe entre les cordes vocales n’est pas suffisant ou que ces dernières ne sont pas bien en place, la voix peut craquer. Quand c'est le cas sur scène, c’est toujours inattendu pour le chanteur. Mais cela arrive beaucoup plus souvent qu’on ne le croit et même avec les sons graves ! Comme le cri poussé par le personnage, il y a un son que l’on surnomme “Tarzan”, quand on pense être prêt à attaquer une note et que la voix part dans tous les sens. Cela arrive et ce n’est pas grave : les joueurs de football se blessent sans arrêt et n’arrêtent pas pour autant leur carrière. Et bien pour nous chanteurs, c’est pareil.

Est-ce qu’il existe un cliché sur les ténors ?

Dans le milieu du chant lyrique et de l’opéra, on dit que le baryton-basse est une personne posée, intellectuelle et calme, que la soprano papillonne et virevolte mais que le ténor, lui, ne comprend jamais rien car il est “con comme un ténor” !

Chanter, qu’est-ce que ça représente pour vous ?

C’est un mode d’expression qui permet de raconter une histoire au travers d’une composition. Je pense notamment à Giuseppe Verdi, Giacomo Puccini ou Jules Massenet qui ont composé leurs opéras au siècle dernier : ils ne sont plus là, mais nous, nous sommes serviteurs de leurs œuvres et nous venons nous fondre dans les rôles qu’ils ont écrit pour raconter ces histoires. Quelles qu’elles soient, avec notre identité vocale, notre âge, nos puissances et nos faiblesses. Pour moi, c’est ça d’être chanteur.